Ma maison c’est… #1 Les grands sables, maison d’édition alternative de livres en carton, par Lucie Guiller

Ma maison c’est… #1 Les grands sables, maison d’édition alternative de livres en carton, par Lucie Guiller


On le sait, l’édition est un marché difficile où les grands groupes dominent. Mais c’est aussi un domaine innovant dans lequel chacun peut se lancer, à condition d’avoir quelques bonnes idées et beaucoup de détermination. La SJE va à la rencontre de jeunes éditeurs qui se lancent, l’occasion pour eux de nous parler de leur maison d’édition et de donner quelques conseils à ceux qui rêvent d’avoir un jour la leur.

Aujourd’hui, c’est Lucie Guiller, fondatrice de la maison d’édition les grands sables qui prend la parole.

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Qu’est ce que les grands sables ?

Les grands sables c’est une maison d’édition alternative qui fabrique ses livres à partir de carton recyclé. Je ramasse le carton que je trouve dans la rue et je le recycle en couverture de livre, en carnet, en marque-pages, en cartes postales…   

Les grands sables proposent aussi des ateliers collectifs pour apprendre à confectionner artisanalement un livre ou un article de papeterie (reliure, décoration sur carton, etc.). 

C’est une démarche littéraire, artistique et écologique.

Pourquoi faire des livres écologiques aujourd’hui ?

Beaucoup de raisons ! D’abord, il me semble intéressant de changer son point de vue sur ce que l’on appelle « les déchets ». Je suis heureuse de voir que nos sociétés occidentales tendent de plus en plus vers des mouvements tels que le « zéro déchet » par exemple. Je pense que de nombreux « déchets » peuvent être revalorisé, et c’est ce que font les recycleries ou les ressourceries. Dans la nature, il n’y a pas de notion de gâchis. Tout se transforme. Avec les livres en carton, c’est pareil. Ton carton IKEA se transforme en carnet où noter tes pensées, ta boîte de thé cartonnée devient un marque-page, etc. Les méthodes de décoration et de reliure que j’utilise emploient majoritairement des matériaux issus de la récupération (anciennes cartes régionales, gravures sur blocs de polystyrène ou autre…). L’art est partout : il faut débrider la créativité et la laisser s’exprimer dans chaque chose, même celles que l’on pense les moins concernées.

La deuxième raison, c’est qu’un livre en carton, c’est un livre unique. Il sera relié à la main, on prendra le temps de le façonner, de le décorer. Il aura son empreinte propre.

Enfin, le milieu de l’édition est un milieu énergivore. Bien sûr, il y a d’autres activités dans notre société qui sont bien plus menaçantes. Mais quand même, voir ces tonnes de livres qui partent à chaque fin d’année au pilon, ça fait réaliser qu’on vit dans une société où consommer et jeter est devenu la norme. Même pour des produits dits « culturels » ! Moi, ça m’a fait réagir : j’ai envie de créer un livre unique que l’on pourra prendre du temps à fabriquer et donc que l’on aura moins envie de jeter, pour redonner du sens à l’objet et à ce qu’il contient.

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Photos issues du compte instagram des grands sables

Quel est ton parcours d’éditrice et qu’est ce qui t’a poussée à lancer ta maison?

J’ai suivi une licence de Lettres modernes appliquées (LEMA : Lettres, Édition, Médias, Audiovisuel) à Paris IV, puis le master d’édition (CREM : Création Éditorial Multisupport) à Paris IV également. J’ai eu la chance d’avoir une formation de qualité, et un apprentissage de rêve aux édition Théâtrales qui m’ont beaucoup appris. 

J’avais l’idée de me lancer dans l’aventure du livre en carton dès mon M1. J’avais rédigé mon mémoire sur les « cartoneras », ces maisons d’édition de livres en carton qui se sont développées en tant que structures indépendantes et mouvement en Amérique du sud. Là-bas, il y a des centaines de maisons de ce type, éparpillées dans tous les pays et plus ou moins organisées, associatives pour la plupart, et qui fonctionnent « à la sauvage » (ce qui est plus compliqué sur notre territoire). En France, deux cartoneras sont actives : La Marge, à Angers, et Kartocéros à Clermont-Ferrand, qui je crois a ralenti sa production depuis peu. Une jolie maison aussi existait à Toulouse, Julieta Cartonera, et j’avais eu le plaisir d’échanger avec Andrea, la fondatrice, pour écrire mon mémoire. Je suis donc partie faire le tour des « cartoneras françaises » pour mes études, avant d’entamer mon apprentissage aux éditions Théâtrales en commençant mon master 2.

Là-bas, j’ai pu apprendre le fonctionnement d’une Scic (Société coopérative d’intérêt collectif), et en général, les règles de l’économie sociales et solidaires, ce qui a été enrichissant pour mon projet. L’équipe a toujours été très ouverte et la maison complètement transparente sur ses activités, ce qui m’a permis de découvrir les rouages du fonctionnement d’une structure comme celle-ci. C’est assez rare dans les grands groupes de pouvoir vraiment faire le tour de toutes les activités, du contrat avec l’auteur à la mise en page, puis à la fabrication et enfin à la commercialisation du livre et à sa promotion… 

J’ai aussi eu la chance de visiter l’imprimeur des éditions Théâtrales, Corlet, en Normandie. Là encore, ce sont des expériences que je juge aujourd’hui très utiles, car je me rends compte qu’il est bien plus simple de parler avec mes partenaires en ayant eu un petit aperçu de chaque pôle concourant à la mise en circulation du livre.

Des conseils pour ceux qui voudraient créer leur structure? (Structures d’incubation, aides administratives et financières diverses auxquelles tu aurais eu recours?)

Pour ma part, je m’appuie beaucoup sur le réseau associatif de Versailles, qui est très soudé. Le 25 novembre dernier, j’ai animé un atelier de confection de papeterie avec un groupe associatif « Versailles Zéro Déchet », et je suis également soutenue par les Colibris, et notamment par Renaud Anzieu qui m’a invité à son émission de radio ECOlibri (pour réécouter l’émission c’est ici

Pour les questions juridiques et administratives, je sollicite les conseils des juristes et des avocats dans mon réseau, ou de celui des Colibris. Versailles, c’est une ville marrante parce que tu as toute une frange écolo un peu barrée mais très ouverte et dynamique, et sur laquelle tu peux compter. Je suis aussi en lien avec la Mairie et les affaires culturelles afin de proposer des projets en lien avec leurs actions. Je me déplace beaucoup dans les maisons de quartier, bibliothèques, d’abord pour faire connaître ma structure, et aussi parce que je crois que c’est un premier lien important (en tout cas pour moi, pour ce que je veux proposer). C’est un projet avant tout local, il est donc nécessaire pour moins de m’entourer des acteurs locaux pour promouvoir et faire connaître mon activité.

Pour les jeunes éditeurs, allez voir bien sûr du côté du CNL qui propose des subventions pour les créations de maison. 

Je conseille également de se renseigner sur les différentes formes de statuts qui sont possibles pour lancer une maison d’édition (association, coopérative, Sarl, Scic, etc.), pour voir ce qu’il est possible d’imaginer. Il y a des appels à projet, dans toutes les villes, qui peuvent être intéressants pour des structures associatives par exemple.

Je pense qu’il y a vraiment, dans notre domaine d’activité, matière à réinventer le métier d’éditeur. Et par là, la chance peut-être de rencontrer de nouveaux lecteurs – et auteurs.

Vous pouvez soutenir Lucie et les grands sables en participant au financement du premier roman en carton des éditions sur Ulule!

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Crédits photos: Emmanuel Fèvre, Lucie Guiller et Côté Versailles

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