Pourquoi l’écoute d’un livre-audio n’est pas une lecture au rabais

Pourquoi l’écoute d’un livre-audio n’est pas une lecture au rabais


On connaît désormais l’anecdote des livres-audio pour les chiens, mais les livres-audio sont aussi une création artistique à ne pas mésestimer ! Juliette, assistante éditoriale Livre-Audio, nous explique pourquoi.

Il y a quelques mois, j’ai commencé à travailler dans un chouette studio qui réalise des livres-audios pour le compte de différents éditeurs. Cela répondait à une vieille passion : celle pour la collection « Écoutez lire » de Gallimard (Harry Potter lu par Bernard Giraudeau, Kamo, L’idée du siècle lu par Pennac <3) et mais aussi pour les disques de Frémeaux et associés qui ont bercé mon enfance (leurs versions des Misérables et du Comte de Monte-Cristo sont tout simplement géniales). Le livre-audio, c’est ce qui m’a permis de réaliser le pouvoir d’évocation qu’a un livre et de me constituer ma petite voix intérieure que j’entends quand je lis. C’est aussi ce qui me permet, quand je donne des cours particuliers, de convaincre mes victimes mes élèves qu’un livre ne se résume pas à d’interminables lignes pleines de caractères. Que ces phrases imprimées ont un sens et renvoient à pléthore d’images, de sons, de sensations que la lecture fait naître (d’où l’intérêt de faire lire ses élèves à haute voix pour non pas seulement vérifier s’ils savent lire correctement mais s’ils comprennent, en mettant le ton, ce qu’ils lisent…).
Bref, les livres-audios c’est ma petite madeleine de Proust.

Joie et bonheur, le livre-audio est aujourd’hui à la mode : de l’extension du catalogue chez « Écoutez Lire » ou Audiolib, aux nombreuses émissions radiophoniques de lecture comme « Ça ne peut pas faire de mal » de Guillaume Gallienne, en passant par des start-ups fourmillant d’idées comme Lunii ou Audiopicture (des BD audio !), des plateformes de diffusion indépendantes comme Book d’Oreille aux grosses machines comme Audible, il y en a pour tous les goûts, que l’on aime les classiques ou le contemporain, la grande littérature, les romans populaires ou même les bouses intersidérales.

Du coup, j’essaie désespérément de ne pas être (trop) agacée quand j’entends – ou que je lis dans divers articles consacrés au sujet – que le livre-audio n’est pas un vrai livre, pire, qu’il est lu à notre place et empêcherait la jeune génération d’avoir un rapport avec l’écrit, accélérant encore une fois leur illettrisme notoire (marronnier bonjôôôôôur). Bref qu’en gros la lecture silencieuse d’un livre papier est la seule valable et que le reste est hérésie.

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HORREUR, MALHEUR ET PETIT BEURRE (oui cette expression existe).
Soyons clairs.
Le livre-audio n’est PAS une pratique de lecture au rabais.
Un livre audio n’est PAS un livre lu à notre place.
Un livre-audio est une interprétation d’un texte et une création sonore, soit une création artistique à part entière qui sollicite l’intellect (si le texte lu est bien sûr de qualité, 50 Shades of Grey ne compte pas…). L’éditeur de livres-audio et le studio partenaire qui l’enregistre choisissent en effet une voix dont le timbre correspond à l’idée qu’ils se font du livre, une voix d’un comédien ou d’une comédienne qui interprète les intentions de chaque personnage et ménage des respirations (blancs, virgules, césures entre les chapitres) qui composent et recomposent le sens du livre. En choisissant parfois un habillage sonore (musique, bruitages), ils donnent aussi corps aux possibilités d’évocation d’un livre, et permettent au lecteur d’alimenter plutôt que de freiner son imagination. Dans un cas comme dans l’autre, l’éditeur et le studio se fondent bel et bien sur le texte dont ils garantissent l’intégrité et l’intention (d’ailleurs sauf s’il y a adaptation -ce qui suppose l’accord de l’auteur-, le comédien ne peut pas tronquer le texte, ne serait-ce que de quelques mots); bref c’est toujours du texte écrit dont on parle, dans tous les cas.

En outre, alors que les jeunes -et les moins jeunes- « scrollent » du contenu sur leur portable, en le survolant allégrement au profit d’un autre contenu tout aussi vite remplacé, le rythme de la lecture de l’acteur (un livre-audio peut durer jusqu’à vingt heures voire plus) redonne au texte la plénitude du style (oui, ceci est un envol lyrique mais c’est important) et permet au jeune féru de numérique et de rapidité de se poser et de prêter attention au texte mis en valeur par le comédien et l’habillage sonore. Même si c’est en se livrant à une activité annexe à savoir conduire, bricoler, dessiner, se peinturlurer les ongles voire ranger sa chambre (espoir quand tu nous tiens!)

Bref, dire qu’écouter un livre audio ce n’est pas lire et que cela forme des illettrés, c’est partir du principe qu’il y a un degré zéro du texte, vierge de toute interprétation, immuable, et qu’il n’y a que ce degré-là (à supposer qu’il existe!) qui compte. Cela revient à dire que ceux qui vont au théâtre ne lisent pas et qu’il n’y a plus qu’à espérer que la jeune génération d’«analphabètes » vienne se coller le nez sur la page sans entrain et sans désir en attendant d’entendre, véritablement, la parole divine (celle de l’auteur en l’occurrence).

Depuis le temps qu’on parle de la perte de vitesse de la lecture chez les jeunes (marronnier bonjôôôôôôur bis), il serait bon, au lieu de hiérarchiser systématiquement des pratiques de lecture et de déprécier les alternatives, de voir cela comme une chance : la lecture déborde tous les supports et envahit notre quotidien : on peut écouter du Victor Hugo sous la douche, du Kérangal en marchant dans les rues ou en sautant d’une rame de métro à une autre, du Gaël Faye en faisant la cuisine, reprendre la version papier après dîner et s’endormir au son de la voix de Gallienne lisant du Tchékhov.
Il y a pire comme journée, non ? 🙂

Juliette Beau, rédactrice SJE

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